Extrait

À la lisière du jour

Un roman sur le traumatisme, l’amour et le chemin du retour vers soi.
Christine Aurélien
Sommaire
  1. Quelques mots avant de commencer
  2. Prologue
  3. 1. Arrivée
  4. 2. Incident
  5. 3. Rapprochement

Quelques mots avant de commencer

Cette histoire m’est devenue très chère — et c’est précisément pour cela que je veux être honnête avec toi avant que tu ne la commences : elle conduit vers des lieux qui peuvent faire mal. Charlie et Léa portent des blessures qui se rouvrent au fil du roman.

Tu y rencontreras, entre autres, des violences sexuelles et un viol, des pensées suicidaires et des tentatives de suicide, un trouble de stress post-traumatique, des violences domestiques et du harcèlement. Je m'abstiens cependant délibérément de toute description explicite.

Si l’un de ces sujets te touche personnellement en ce moment : lis avec douceur. Fais des pauses, pose le livre si cela devient trop — il t’attendra. Et tu n’as pas à rester seule face à tout cela. À la fin du livre, tu trouveras des ressources qui sont là pour toi.

Prends bien soin de toi.

— Christine Aurélien

Prologue

Amnésie partielle :
la perte partielle de souvenirs.
Certaines périodes ou certains événements restent inaccessibles,
tandis que le reste demeure intact.Définition

Elle se retourne encore une fois, dans la pièce désormais vide. Là où, il y a peu encore, étaient accrochés ses tableaux, une lumière blafarde qui tombe des fenêtres peint sur les murs à présent nus des ombres pareilles à des barreaux. Elle frissonne, croise les bras autour d’elle comme pour se protéger, car, à l’image de la joie de vivre, toute chaleur semble elle aussi avoir déserté ce lieu. La musique, les rires, les disputes, le gargouillis de la machine à café au matin se sont tus. Seuls ses pas résonnent derrière elle, lorsqu’elle franchit d’un pas résolu le seuil de la pièce.

Elle dépose les clés de l’appartement, comme convenu, sur le rebord de la fenêtre du couloir et s’apprête à quitter enfin ce lieu où elle a été heureuse, où elle a fêté, vécu et aimé — ce lieu devenu cauchemar.

En chemin vers la porte d’entrée, son pas se fige devant la porte ouverte de la cuisine. À un mètre ou deux à peine, là, sur le carrelage, juste à droite du comptoir qu’ils avaient bâti de leurs mains, tout commença — ou bien tout s’acheva-t-il ? Cela ne fait aucune différence. Début, fin, avant, après, maintenant — rien que des mots vides de sens pour elle. Une bouillie de lettres qu’elle peut touiller sans que rien n’y prenne forme. Il ne reste que cet éclat de pensée, cette bribe de souvenir : la douleur inouïe qui la dévorait comme un feu, et le cri, tranchant comme du verre qui vole en éclats — était-il d’elle ou de lui ? — elle ne le sait plus —, ce cri qui couvrait tout, qui faiblit, s’éteignit dans un râle, jusqu’à ce qu’un éclair aveuglant déchire sa vie — et qu’autour d’elle, en elle, il ne reste que les ténèbres.

Elle secoue la tête, violemment, pour chasser ce souvenir, le seul qu’il lui reste. Elle ne veut pas y penser, veut s’empêcher de fouiller dans ses pensées — ce qui, de toute façon, ne serait que peine perdue et ne laisserait derrière soi qu’une incertitude lancinante.

Trois, quatre pas rapides, et elle laisse l’appartement derrière elle, telle une fuite. Partir, simplement — loin de tout ce qui a été jusqu’ici, de cette vie gâchée, empoisonnée, qui s’achève sur le claquement de la porte qui se referme.

1Arrivée

L’ancien s’effondre, les temps changent,
et une vie nouvelle fleurit sur les ruines.Friedrich Schiller, Guillaume Tell
Léa

L’été touchait à sa fin et l’une ou l’autre rafale laissait déjà pressentir l’automne tout proche. Les premières gouttes de pluie dessinaient des cercles sombres dans la poussière de sa Jeep rouge ; Léa se hâta de refermer la capote. Ils étaient révolus, ces jours où elle s’était laissé caresser les cheveux blonds par le vent de la route, libre de toute obligation, sillonnant les petites routes sinueuses à travers les villages des Marches italiennes. Frissonnant un peu, elle resserra d’une main sa veste contre elle. Les vacances d’été étaient bel et bien terminées.

Elle monta dans sa voiture, jeta son sac sur la banquette arrière et accrocha le talon d’un de ses escarpins au marchepied. Elle se maudissait déjà de ne pas avoir mis de chaussures plus confortables. Mais c’était le premier jour de classe, et elle tenait à étrenner au moins une fois ses Valentino neufs.

Ce serait sa troisième année au lycée privé de Kaltenfels, installé à quelques kilomètres du bourg dans un bâtiment historique aux allures de château fort. Les parents qui en avaient les moyens y envoyaient leur progéniture. Le réseautage dès le berceau.

Léa avait choisi Kaltenfels en toute conscience, malgré son concept pédagogique très traditionnel, et y avait trouvé une sorte de foyer — ou de cachette.

Elle démarra le moteur, écarta une mèche de son visage, vérifia une dernière fois son maquillage dans le rétroviseur, passa une vitesse et prit la route de la conférence de rentrée. Le premier jour d’une nouvelle année scolaire — qui allait être tout autre qu’elle ne le pressentait.

Le parking se trouvait à bonne distance de l’entrée, en contrebas des murs d’allure médiévale qui ceignaient le domaine. La pluie avait redoublé entre-temps et, comme toujours, elle n’avait pas de parapluie. Son sac sur la tête, elle remonta en courant le chemin de gravier jusqu’au portail. Le dernier tronçon était au moins pavé, et ses escarpins y gagnèrent en vitesse. Elle fut soulagée d’atteindre le hall à peu près au sec. Le gong retentit et elle pressa le pas pour ne pas arriver en retard. Pile à l’heure — comme toujours.

Un grand raclement de chaises et un brouhaha de voix l’accueillirent lorsqu’elle entra dans la grande salle de réunion. De hautes fenêtres colorées et un sol de pierre usé étaient les vestiges d’un autre temps. La grande tapisserie murale, au fond de la salle, avait cédé la place à un immense tableau interactif où s’affichait déjà la première diapositive de la présentation PowerPoint : « Bienvenue dans la nouvelle année scolaire ! » Elle dénicha une place au bout de la longue table réservée à sa section. Quelques collègues se retournèrent et la saluèrent d’un sourire, tandis qu’on tapotait déjà le micro pour l’essayer.

Le docteur Edwin Bauer, proviseur de l’établissement, s’était avancé au pupitre, et tout autour les conversations se turent.

« Chères et chers collègues, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue à notre conférence de rentrée. J’espère que vous avez passé des vacances reposantes et que vous abordez cette année avec un élan et une énergie nouveaux… »

Léa n’écoutait déjà plus. Bauer tenait le même discours chaque année et endormait tout le monde avec l’insignifiance propre à la plupart des allocutions d’ouverture. Elle laissa son regard vagabonder, salua d’un signe de tête l’un ou l’autre collègue, adressa un sourire à Simone Wibeau, sa collègue préférée et son amie, repéra plus loin Hanni Seibold, la secrétaire, en train de pianoter sur un ordinateur portable. Eh oui, pas de conférence sans procès-verbal. La pauvre.

Des applaudissements polis ramenèrent son attention. C’était au tour de l’adjoint, le proviseur adjoint Thomas Köstner, son « ami » tout particulier. Sa mission consistait à informer les collègues des effectifs et de tous les changements de l’année.

« Comme vous le savez tous, notre estimé collègue Martin Wurmdobler nous quittera à la fin de l’année scolaire pour profiter d’une retraite bien méritée. La section d’allemand perd ainsi son responsable de longue date, et nous » — il adressa un bref signe de tête à Bauer — « la direction, avons décidé qu’il était temps de donner sa chance à la jeune génération. » Il sourit avec une jovialité appuyée en direction de la table où Léa était assise elle aussi. « Votre engagement, vos idées et vos projets cette année montreront lequel d’entre vous est capable de marcher dans les grands pas de Martin. »

Un murmure de surprise parcourut la salle. Léa elle-même était à la fois sidérée et galvanisée. Jusque-là, elle avait toujours cru qu’elle était trop jeune pour une responsabilité de section. Mais voilà qu’une occasion unique s’offrait. Si elle la laissait passer, la fenêtre pour un tel bond de carrière resterait close pendant de longues années.

« En ce début d’année, reprit Köstner, je tiens à vous rappeler à toutes et à tous que le règlement intérieur doit être respecté en toutes circonstances. Faites-le savoir à vos élèves. Il n’y a aucune exception — même si monsieur le papa gagne des mille et des cents. »

Il marqua une pause un tout petit peu trop longue et parcourut l’assemblée d’un regard insistant. Puis il poursuivit, d’une lenteur appuyée :

« L’an dernier, plusieurs élèves ont quitté le domaine de nuit. De nuit ! Je n’ai sans doute pas besoin de vous rappeler tout ce qui pourrait arriver. »

Léa réprima un sourire. Elle savait trop bien pourquoi les gamins se faufilaient parfois en douce hors de l’école. Elle aussi avait été jeune, autrefois… Enfin — plus jeune. Elle n’était pas si vieille non plus.

« Nous sommes responsables du bien-être de nos élèves ! Prenez le temps, demain, dès la première heure, de passer en revue chacune des règles avec eux. Faites-leur bien comprendre que, désormais, tout manquement entraînera des conséquences. Vous trouverez après la conférence la version actualisée du règlement intérieur dans votre casier. »

Léa soupira. Elle imaginait déjà les discussions que cela déclencherait dans sa classe.

« Madame Meinhardis ! »

Léa sursauta en entendant son nom.

« Je vous prierai de passer à mon bureau juste après. J’ai quelques points à régler avec vous. Une mission particulière vous incombera cette année. »

« Je… », commença-t-elle, car elle avait ensuite un rendez-vous médical qu’elle répugnait à déplacer.

« Je vous attends, donc », la coupa-t-il d’un ton glacial. Il n’aimait pas qu’on lui refuse quoi que ce soit — surtout en public.

Léa s’agaça. Qu’il veuille lui parler aujourd’hui, il le savait certainement depuis un bon moment. Mais cela lui ressemblait, de la convoquer sans préavis.

N’empêche, elle aimait travailler ici. Ce sentiment de communauté qu’apporte la vie en internat avait quelque chose, même si l’intimité en pâtissait. C’est pourquoi elle n’avait pas hésité lorsque, peu après sa prise de poste à Kaltenfels, elle était tombée par hasard sur une annonce : un loft proposé dans une ancienne fabrique désaffectée du XIXᵉ siècle. Elle n’avait pas tergiversé, avait téléphoné et fixé une visite pour le jour même. Et elle était aussitôt tombée amoureuse de ce bâtiment de brique rouge, à quelques kilomètres seulement de Kaltenfels. C’était son royaume à elle. Quant à sa chambre à Kaltenfels, elle restait celle réservée à l’enseignante.

La conférence prit enfin fin. De nouveau les chaises raclèrent et les collègues se rassemblèrent par petits groupes. Léa se mêla elle aussi à la foule, cherchant Simone des yeux. Mais ce fut Dominik Opitz qui lui tapota l’épaule et lui sourit lorsqu’elle se retourna.

« Tu as entendu ça ? C’est dingue, non ? D’habitude, les responsabilités de section se transmettent en tout petit comité. Et là, c’est à nous de jouer. »

« Oui, j’ai été surprise moi aussi que Martin n’ait pas formé de dauphin. C’est l’occasion. » Il ne lui échappa pas que le sourire de Dominik se figeait soudain un peu.

« Tu as bien deux ans de moins que moi, non ? » lança-t-il presque négligemment, en tiraillant la petite barbe sous sa lèvre. Sans la quitter des yeux.

« Ça me flatte que tu connaisses ma date de naissance », lui glissa-t-elle avec un clin d’œil légèrement amusé. Elle savait qu’à cet instant la course au poste était lancée.

Et avant que Dominik n’ait pu répliquer, elle afficha son sourire le plus charmant et lui tendit la main : « Que le meilleur gagne. »

Puis elle aperçut Simone dans la foule. « Pardon, Dominik, il faut que j’y aille. »

Simone était une joyeuse méridionale, une amie sur qui l’on pouvait compter. Un programme d’échange entre les villes jumelées de Kaltenfels et de Biot, sur la Côte d’Azur, l’avait attirée l’an passé dans ce coin reculé du Haut-Palatinat, et c’est par amour qu’elle était restée. L’histoire d’amour était finie depuis longtemps, mais Simone, elle, était toujours là. Elles se saluèrent brièvement et convinrent de se voir dans les jours suivants, au loft de Léa. Puis il lui fallut repartir. Köstner n’aimait pas attendre.

Quelques minutes plus tard, elle entrait dans le bureau de Köstner.

« Madame Meinhardis, je vous attendais. Asseyez-vous, je vous prie. » Il entra aussitôt dans le vif du sujet, sans détour :

« Cette année, vous serez désignée comme mentore d’une nouvelle élève. Je pense… » Il lui jeta un regard rapide, méprisant. « …que cela devrait aussi servir vos intérêts. Cette année, il s’agit d’engranger des points. »

« Je ne cherche pas à engranger des points, monsieur Köstner. Et vous savez que j’ai toujours aimé être la mentore de nos nouvelles venues. Qui dois-je accompagner cette année ? » Elle non plus n’avait pas envie de tourner autour du pot.

« La jeune fille s’appelle Charlotte Valentin, elle a dix-huit ans. Elle ne restera donc qu’un an parmi nous, mais… » il croisa les jambes et se renversa en arrière, « …il ne s’agit pas seulement du suivi habituel d’une élève. »

« C’est-à-dire ? »

« Charlotte est la fille du député au Bundestag, le docteur Valentin. Il s’inquiète pour sa fille, dont l’évolution a pris une direction qu’il juge… hum, disons… préoccupante. Il souhaite que nous gardions un œil sur elle. »

« Quelle direction, au juste, monsieur Köstner ? » Léa était quelque peu déconcertée.

« Le docteur Valentin ne me l’a pas confié. Il voulait seulement éloigner sa fille de Munich autant que possible. »

« Mais… elle est majeure. Qu’est-ce qu’il en espère ? Nous ne pourrons guère l’attacher. »

« C’est précisément pour cela que je veux que vous vous occupiez d’elle. Vous semblez vous entendre remarquablement bien avec vos élèves. Ils vous aiment bien. » La mine qu’il afficha en disant cela laissait deviner le peu de cas qu’il en faisait. Il était de la vieille école. Les élèves devaient respecter leurs professeurs, pas les apprécier.

« Je m’occuperai de Charlotte, mais pour ce qui est du reste… »

« Le docteur Valentin s’est montré très… généreux, madame Meinhardis », la coupa-t-il sèchement. « Je crois m’être exprimé clairement. Et je compte sur vous. »

Charlie

Charlie ne savait pas comment réagir. Elle se tenait devant son père, qui l’avait convoquée dans son bureau comme une employée. Massif, il trônait derrière sa table de travail et la fixait.

« C’est décidé, Charlotte. Je te l’avais dit, à l’époque : si une chose pareille se reproduisait, il y aurait des conséquences. »

Elle s’efforça d’essuyer discrètement l’unique larme qui s’était traîtreusement échappée de son œil. Elle ne voulait pas lui donner la satisfaction de la voir pleurer.

« À l’époque, j’ai voulu croire que ce n’était qu’une passade. Eh bien, j’ai sans doute été trop crédule. Tu iras dans cet internat et tu y resteras jusqu’au bac. Comme ça, l’affaire Pat sera réglée elle aussi. Pat ! » répéta-t-il avec mépris, en la regardant comme une masse gluante sur laquelle il aurait marché et qui lui collerait à présent à la chaussure. « Patricia ! Et en plus, tu m’as menti ! »

« C’est ma vie ! J’aime qui je veux. » Elle se sentait impuissante et se détestait de paraître si penaude au lieu de lui tenir tête avec assurance. « Tu peux m’envoyer où tu veux. Ça ne changera rien à ce que je suis. »

Il eut un geste dédaigneux de la main. « Tu es ma fille. Tu fais ce qu’on te dit. Et la discussion est close. Breitmann te conduira demain. Ne le fais pas attendre. »

Ce n’est qu’une fois de retour dans sa chambre qu’elle laissa libre cours à ses larmes. Elle serra dans ses bras Ludwig, son croisé de lévrier irlandais, et s’essuya les joues dans son pelage. C’est lui qui lui manquerait le plus.

Demain ! Il ne lui avait même pas laissé le temps de dire au revoir à ses amis. Elle n’arrivait pas à y croire. Tout ça pour un café avec la mauvaise personne.

La Mercedes noire ronronnait doucement le long de la route de campagne. Plus très longtemps, et ils atteindraient Kaltenfels. Charlie était assise seule à l’arrière. Ni son père ni sa mère n’avaient trouvé le temps de l’accompagner. Ils n’étaient même plus là quand elle était descendue prendre son petit-déjeuner le matin. Il n’y avait que Magda, l’âme généreuse qui, d’aussi loin qu’elle s’en souvienne, tenait la maison. Et pas seulement. Magda — grosse et rose, résolue et tendre — lui avait été, toutes ces années, bien plus une mère que l’éternellement froide Ernestine Valentin, qui préférait arpenter les expositions d’art une coupe de champagne à la main et passer ses matinées au club de tennis. Charlie soupçonnait qu’elle n’y retrouvait pas toujours seulement ses prétendues amies, mais se faisait plutôt défoncer par son coach. Et c’est Magda qui l’avait serrée dans ses bras pour lui dire adieu, avait essuyé une larme et lui avait plaqué un gros baiser sur la joue.

« Prends soin de toi, Charlie. Et n’oublie pas — ce n’est que pour un an. Tu seras très vite de retour à la maison. »

Puis Breitmann était déjà là ; il prit sa valise et, d’un signe de tête, l’invita à monter. Ils parlèrent peu durant le trajet. Le chauffeur de son père, déjà peu loquace de nature, répondait par monosyllabes à ses questions. Et elle ne savait pas vraiment de quoi elle aurait pu discuter avec lui. Alors elle se contenta de regarder par la fenêtre, observant le paysage qui se transformait. Ils laissèrent derrière eux les montagnes, Munich, une multitude de petites villes, jusqu’à ne plus traverser que des villages noyés dans des champs qui semblaient s’étendre à l’infini. Kaltenfels, c’était le trou du cul du monde. Elle l’avait bien dit !

« On arrive bientôt », dit Breitmann, interrompant ses sombres pensées. Et de fait, à courte distance seulement, elle aperçut un bâtiment qui évoquait un vieux monastère. Blanc et froid, il se dressait devant elle — sur une colline. Elle jura. Ce truc ne pouvait pas être plus loin de la civilisation. Avaient-ils seulement Internet ? Ce n’était pas une école. C’était Fort Knox version bavaroise ! Ce n’est qu’en remontant la route sinueuse que l’ensemble parut plus avenant. Les battants du portail en fer forgé étaient grands ouverts. D’accord — au moins, on ne l’enfermerait pas ici.

La voiture s’arrêta devant le portail. Breitmann sortit ses bagages du coffre et les posa près des marches de pierre, avant d’ouvrir la portière et de la laisser descendre. Puis il lui tapota l’épaule pour qu’elle le suive. Ils montèrent vers le portail, surmonté d’un blason de pierre. Le lion qui s’y trouvait — était-ce seulement un lion ? — lui souriait d’en haut de toutes ses dents — et elle le lui rendit. Montre les crocs, se dit-elle, et elle pénétra dans le hall d’entrée.

À droite, derrière un comptoir d’accueil, se tenait une grande femme mince au look business strict, ses cheveux blonds relevés en un chignon lâche. Elle leva les yeux de l’ordinateur puis s’avança vers Charlie avec un sourire. Elle lui tendit la main.

« Bienvenue à Kaltenfels. Tu dois être Charlotte Valentin. Je suis contente que tu sois des nôtres maintenant. Je t’attendais. Je suis Léa Meinhardis. J’ai le plaisir d’être ta mentore cette année et de t’épauler un peu, le temps que tu prennes tes marques. »

Charlie fut surprise. Elle ne s’attendait pas à un accueil aussi chaleureux. Sympa, songea-t-elle en détaillant — discrètement, du moins l’espérait-elle — sa nouvelle « mentore ».

« Oui, c’est moi », dit-elle vite.

Meinhardis lui adressa un hochement de tête encourageant. « Eh bien, viens. Je vais d’abord te montrer ta chambre. » Puis elle saisit l’une des valises et ouvrit la marche en direction du grand escalier qui menait sans doute à l’aile des filles. Charlie se dépêcha de la suivre.

« Tu pourras déjà déballer tes affaires et te rafraîchir. On se retrouve tous dans une demi-heure dans la grande salle de réunion. Paula, ta colocataire, t’y emmènera. Et après, je te ferai visiter le reste de l’école, si tu veux ? »

Un peu dépassée par toute la situation, Charlie ne sut que répondre « D’accord, oui, merci » et la suivit dans l’escalier jusqu’à son nouveau gîte.

Sa chambre était claire et accueillante, meublée avec modernité, avec de hautes fenêtres. Sur le lit de gauche s’entassait une montagne de peluches. C’était donc le lit de Paula. Charlie soupira, posa sa valise sur l’autre et chercha la salle de bains. Elle était attenante à la chambre. Elle n’aurait donc à la partager qu’avec cette Paula. Pas difficile de deviner quel côté revenait à sa colocataire : là aussi, de petites peluches accrochées au miroir et tout un bric-à-brac qui traînait. Charlie se regarda dans la glace. Ses boucles brun foncé étaient sévèrement tirées en arrière et nouées en queue-de-cheval. Détachés ou pas ? se demanda-t-elle ; elle dénoua l’élastique et secoua ses cheveux.

« Waouh », fit une voix derrière elle, l’arrachant à ses pensées. « J’aimerais avoir une crinière comme la tienne. Laisse-les détachés, ça rend super bien. » Charlie se retourna vivement.

« Moi, c’est Paula », sourit une fille menue aux cheveux mi-longs châtain-roux et aux lunettes, « ta colocataire. Désolée, je t’ai fait peur ? C’était pas mon intention. » Paula entra et balaya ses affaires sur le côté. « Voilà, comme ça tu as de la place toi aussi. Pousse mon bazar si ça te gêne. »

« Salut », dit Charlie, « pas de souci. Ça me dérange pas. Moi, c’est Charlie. »

« Cool. » Paula se regarda. « Faut encore que je me change avant qu’on se retrouve tous en bas. Les shorts, tu peux oublier ici. » Elle enfila prestement son jean et un tee-shirt noir floqué C'est la fucking vie. Charlie rit : « Cool, ton tee-shirt. » Et la glace était rompue.

« Et qu’est-ce qui se passe, en bas, dans la — » Charlie dessina des guillemets dans l’air « ‹ grande salle de réunion › ? »

« Oh, rien d’important. Juste le blabla de bienvenue habituel, avant qu’on se répartisse dans les salles de classe. Tu es dans ma classe, non ? 13a ? »

« Je crois, oui. » Elle hésita un instant, puis demanda : « Tu connais la Meinhardis ? Elle est censée être ma mentore. Quoi que ça veuille dire. En tout cas, elle m’a coincée en bas et m’a abreuvée de paroles en me montant ici. »

« Sérieux ? Elle t’a accueillie en personne et conduite à ta chambre ? T’es une it-girl ou une influenceuse ? On est censé te connaître ? »

« Oh mon Dieu, non, plutôt le contraire », rit Charlie. « Elle avait sûrement peur que je crame des trous dans le papier peint avec une clope. »

« Mais n’importe quoi. Elle est super réglo. Sois contente que ce soit elle, ta mentore. Avec elle, on peut vraiment parler quand il y a un souci. Mais viens maintenant, faut y aller avant qu’on soit en retard. Ça, ils détestent. »

2Incident

Le destin mêle les cartes,
et nous jouons.Arthur Schopenhauer, Parerga et Paralipomena
Charlie

« Assieds-toi, je t’en prie. » Meinhardis la regarda avec bienveillance et désigna d’un signe de tête le fauteuil de l’autre côté de la table. Charlie s’exécuta et regarda autour d’elle. La salle de réunion paraissait claire et accueillante. Le soleil de l’après-midi entrait par les grandes fenêtres et baignait la pièce d’une lumière chaude.

« Je t’ai demandé de venir parce que je voulais savoir comment tu allais. Cela fait maintenant une semaine que tu es là. Tu as un peu pu prendre tes marques ? »

Charlie hocha la tête. Jusque-là, elle n’avait jamais eu de mentore et n’avait aucune idée de ce qui l’attendait. Meinhardis était gentille, certes, mais qui sait ? De la part de son père, elle ne serait pas étonnée qu’il lui colle une surveillante dans les pattes. Alors, autant la laisser parler. Elle croisa les bras et se renversa en arrière.

Meinhardis eut un léger sourire. « Ne t’en fais pas, je veux vraiment juste savoir si tu te sens bien ici. »

« Ça va », marmonna-t-elle un peu, avant de s’éclaircir la gorge. « Je m’attendais à pire. »

« Oui, cette vieille bâtisse peut paraître un peu intimidante. Les jeunes appellent l’école « le Château ». Un euphémisme, sans doute, parce que le bâtiment ressemble plutôt à une forteresse qu’à un château de conte de fées. »

Charlie ne put retenir un rire sec. Le Château ! Tout à fait son humour. « C’était pas un ancien monastère, à la base ? »

« Si, je crois bien. Et plus tard, ça a abrité les services des monuments historiques. »

« Bon, au moins il n’y a pas de cachots ici. » Charlie se dégela un peu. « Ni de barreaux aux fenêtres. »

Meinhardis rit. « Je crois que certains, à la direction, ne diraient pas non. De temps en temps, les plus jeunes se faufilent dehors la nuit pour aller fumer derrière, près de l’étang. »

« Vous êtes au courant ? » Charlie la regarda, un peu sceptique.

« Bien sûr. Je connais mes ouailles. Mais officiellement, je ne sais rien, évidemment. » Meinhardis lui fit un clin d’œil.

« Ah », fit Charlie en traînant sur le mot. Elle ne savait pas trop quoi répondre. Elle fait semblant pour m’embobiner, ou elle est vraiment aussi cool ? D’après Paula, elle serait tout à fait correcte. Charlie se détendit un peu.

« Enfin, c’est vrai que c’est un peu bizarre. Mais au fond, c’est une école comme une autre. Et la plupart des gens ici sont sympas. Avec Paula, en tout cas, je m’entends super bien. »

« J’en suis ravie. » Meinhardis la regarda un instant d’un air songeur.

« J’aimerais te poser une question. Tu n’es pas obligée de répondre si tu ne veux pas. J’ai entendu dire que tu n’étais pas tout à fait venue à Kaltenfels de ton plein gré ? Ça n’a pas dû être facile pour toi, devoir changer d’école justement pour ta dernière année et laisser tous tes amis derrière toi. Puis-je te demander pourquoi tu as dû changer ? Tes notes sont pourtant tout à fait correctes. »

Charlie hésita un court instant, puis se ressaisit. Et merde, pourquoi en faire un secret ?

« Mon père n’aimait pas mes fréquentations. »

Meinhardis hocha la tête avec compréhension. « Il y avait sans doute un jeune homme qui n’était pas à la hauteur de ses exigences ? »

Charlie eut un petit rire méprisant. « ‹ Pas à la hauteur de ses exigences ›. Ce qui ne lui a pas plu, c’est que j’avais un rendez-vous avec une femme. »

« Oh. »

« Il m’a envoyée ici parce qu’il pensait que si j’étais assez loin, ça me remettrait les idées en place. C’est-à-dire que je me chercherais bien sagement un homme avant d’avoir le droit de rentrer à la maison. »

Meinhardis secoua la tête. « Mais c’est absurde. On aime qui on aime. Ça ne se choisit pas. On n’est plus au Moyen Âge, tout de même. »

« Eh bien, apparemment, l’info n’est pas encore arrivée jusqu’à mon père. Bien sûr, en public, il joue les tolérants et les esprits ouverts — pour ses électeurs. On vit à Munich. Un politicien homophobe n’aurait aucune chance d’être élu. Mais à la maison, c’est une tout autre histoire. Ce n’était pas la première fois. J’avais une copine à quinze ans. Mon Dieu, ce qu’il a pété un câble. Vous ne pouvez pas imaginer. ‹ Perverse ›, c’était encore le plus gentil qu’il m’ait dit. »

« Je suis vraiment désolée pour toi. Ce n’est pas facile, chez toi. C’est peut-être une bonne chose, finalement, que tu prennes un peu de distance. Ici, ça a beau ressembler à il y a quelques siècles, ce genre de choses n’intéresse personne. Bien sûr, il y a des idiots chez nous aussi. Mais où n’y en a-t-il pas ? »

Elle n’est vraiment pas si terrible. Charlie était plongée dans ses pensées lorsque, un peu plus tard, elle prit le chemin du petit étang où, paraît-il, les nains s’en grillaient une la nuit. Il se trouvait à l’écart, dans la partie arrière du parc rattaché à l’école. Pas mal, pensa-t-elle. Ici, on était tranquille. Quelques buissons faisaient qu’on ne pouvait pas être vu depuis le bâtiment. Elle étala la couverture qu’elle avait apportée et s’allongea dessus. C’était un vendredi après-midi et elle voulait profiter des derniers rayons de soleil et lire un peu : La Cité des livres qui rêvent, de Walter Moers. Son père tenait ce genre de choses pour du temps perdu. Mais elle adorait l’imaginaire et la langue de ses livres. Et qu’est-ce qu’il en savait, son père ?

Ses pensées dérivèrent pourtant, et elle repensa à Meinhardis. Cela la surprenait, à quel point elle trouvait la jeune professeure sympathique. Et combien elle s’était sentie flattée lorsque, à la fin de l’entretien, celle-ci lui avait proposé de participer cette année, au sein de son atelier d’histoire, au projet annuel. Elle avait accepté spontanément. Pourquoi, elle ne le savait pas vraiment elle-même. D’habitude, elle préférait garder ses distances avec les profs. Elle secoua la tête, étonnée d’elle-même.

Elle venait d’attraper son livre pour en lire malgré tout quelques lignes lorsqu’elle entendit soudain des pas derrière elle. Surprise, elle leva les yeux — et reconnut la voix : Anselm Hitzfeld. Lui, justement ! Et seul, en plus. D’habitude, il traîne toujours avec ses deux besties, Patrick et Raphael.

« Salut, tu te caches ici ? » Il se dressait devant elle et elle ne le voyait que comme une ombre. Et même si elle n’était pas Diogène, ça l’agaçait.

« Eh, pousse-toi, tu me caches le soleil. Qu’est-ce que tu veux ? »

« Rien. Je voulais juste m’en griller une, et puis je t’ai vue. » Il s’assit à côté d’elle sur la couverture sans demander et lui tendit le paquet. « Une clope ? »

« Non merci, je fume pas. »

« Comme tu veux. Tu fais quoi ici, au juste ? »

« Je lis. Ça se voit, non ? Ou tu crois que le bouquin est là juste pour la déco ? »

Lire ! Dans sa bouche, ça sonnait comme une maladie vénérienne. « Je connais bien mieux comme occupation. » Il la regarda d’un air équivoque.

Charlie leva les yeux au ciel. « Vous, les mecs, vous pouvez vraiment penser à rien d’autre. »

« C’est que c’est sympa, aussi. » Il tira une longue bouffée, rejeta la tête en arrière et laissa lentement la fumée s’échapper. « Désolé, c’était con. En fait, je voulais juste te demander si t’as envie de venir au match, ce week-end ? »

« Quel match ? »

« De foot. On joue contre Rothenburg. J’y vais avec mon bike. » Il la regarda d’un air interrogateur. « J’ai un deuxième casque, aussi. »

« Non, laisse tomber, c’est pas trop mon truc. » Elle n’avait aucune envie de regarder vingt-deux garçons courir après un ballon.

Il se leva. « Réfléchis-y. On pourrait faire un tour après, et tout. »

Puis il envoya son mégot d’une pichenette dans l’herbe et repartit vers le complexe scolaire.

Charlie secoua la tête. Jusque-là, il n’avait fait que l’ignorer. Et maintenant, il voulait un rencard ! Nope, se dit-elle. Pas d’Anselm, pas de match de foot, et encore moins de virée Dieu sait où.

Léa

Un dernier coup d’œil dans le miroir, puis elle attrapa son trolley et gagna le parking des professeurs. Simone l’attendait déjà à côté de sa voiture.

« Hé, tu es en retard. On devait partir à trois heures. »

« Oui, je sais. Désolée. Je viens d’avoir un entretien avec la nouvelle élève que Köstner m’a confiée pour le mentorat. Ça a duré un peu plus longtemps que prévu. »

« Bon, alors allons-y. Je veux encore passer à l’hôtel avant. Ça va déjà être juste. »

« On va y arriver », la rassura Léa ; elle démarra et descendit l’allée sinueuse jusqu’à la nationale. Il n’était que trois heures et demie et, d’ici sept heures, elles seraient tranquillement à Munich. Elles avaient réservé une table pour vingt heures au Polynesia. Elles voulaient s’offrir un bon dîner, flâner un peu et faire la tournée de quelques clubs le soir.

« Elle est comment, au fait ? » rompit Simone le silence au bout d’un moment.

« Qui ça ? » Les pensées de Léa étaient déjà ailleurs, et la question de Simone la déconcerta.

« Bah, la nouvelle. Celle au père politicien. C’est quoi son nom, déjà ? »

« Ah, tu parles de Charlotte. Elle a l’air tout à fait correcte. Encore un peu sur la réserve. Mais elle n’est ici que depuis une semaine. »

« Tu as découvert pourquoi on l’a refilée chez nous ? »

Léa pesa ce qu’elle pouvait confier à son amie.

« Je crois qu’elle a quelques problèmes à la maison. C’est peut-être une bonne chose qu’elle en sorte un moment. »

« Hm, ok. Elle n’a rien raconté d’autre ? »

« Si, pas mal de choses. Mais c’étaient plutôt des confidences. »

« Ah, je vois. Eh bien, ça a l’air de bien se passer, si elle t’accorde sa confiance dès le premier entretien. »

« Je pense, oui. En tout cas, elle veut participer à notre projet. Elle s’intègre. »

« Ok. » Simone laissa tomber le sujet. « Mais avec Dominik et toi, où ça en est ? »

« Comment ça ? »

« Eh bien, depuis que l’histoire de la responsabilité de section est sortie, il te regarde tout le temps bizarrement. »

« Qu’il regarde donc. Je fais mon truc, et lui le sien. On verra bien pour qui Bauer tranchera. »

« Fais bien attention. Il aime doubler par la droite. »

« Promis. »

Simone sortit un livre de poche. « Si tu veux que je prenne le relais au volant, dis-le. »

« Ça va, ce n’est plus très loin. »

Elles y étaient presque, et Léa se réjouissait d’un week-end tranquille. Manger, musique, cocktails — exactement dans cet ordre.

Charlie

Entre-temps, la nuit était tombée dehors, et Charlie depuis longtemps de retour dans sa chambre. Et elle s’ennuyait. Si au moins Paula avait été là. Mais elle était rentrée chez ses parents.

Elle n’avait plus envie de lire, connaissait Netflix quasiment par cœur et ne trouvait rien pour se distraire. Son regard glissa, plein de nostalgie, vers la fenêtre. Vendredi soir ! À Munich, elle aurait fait la tournée des clubs avec les copines à cette heure-ci. Mais ici ? Bien sûr, même dans un trou paumé comme Kaltenfels, il y avait quelques bars. Mais ça n’avait rien à voir. Et sortir seule ? Un peu nul, aussi. N’empêche, ça la tirait dehors. Elle avait juste envie de traîner quelque part, pour une fois.

Sur un coup de tête, elle enfila ses fringues et se mit en route pour aller signaler qu’elle s’absentait quelques heures. Mme Lorenz était cool. Elle l’avait en allemand. Et Paula, en plus, en latin. Latin en spécialité ! Pour Charlie, c’était incompréhensible qu’on puisse s’infliger ça de son plein gré. Le français lui suffisait amplement — en simple option !

« Vous rentrez quand, Valentin ? »

Charlie regarda sa montre. Il était vingt heures. Trois heures devraient suffire. Elle voulait juste descendre au village.

« Je serai de retour à vingt-trois heures. »

« D’accord. » Lorenz lui donna encore le code de l’entrée latérale, pour qu’elle puisse rentrer plus tard. Puis Charlie fila, sortit son vélo de la remise et s’élança.

Elle eut vite atteint le petit bourg et fut soulagée de laisser derrière elle la route non éclairée. Elle s’arrêta sur la place du marché. C’est là qu’elle aurait le plus de chances de trouver un café ou un bar sans devoir chercher longtemps. Et en effet, un peu plus loin, elle aperçut l’enseigne lumineuse d’un bar à billard. Mieux que rien, pensa-t-elle, et elle entra.

Léa

L’appel l’avait atteinte après le troisième cocktail. Bien sûr, elle n’avait pas pu reprendre la route ce soir-là. C’est donc presque en début d’après-midi, le samedi, qu’elle revint à Kaltenfels. Simone la rejoindrait plus tard.

Au téléphone, Köstner n’avait presque rien dit. « Un accident. » Elle s’inquiétait. Qu’était-il arrivé à Charlotte ?

« Madame Meinhardis », la salua Köstner avec froideur, une fois qu’elle eut pénétré dans son bureau. « Il est réjouissant que vous ayez décidé d’interrompre votre week-end. »

Il ne lui offrit pas de siège, et elle resta donc debout devant son bureau. Cette mesquine démonstration de pouvoir l’agaça. Köstner et elle ne s’étaient jamais vraiment appréciés. Dès le début, il s’était montré hostile à son égard, allez savoir pourquoi. Elle approcha une chaise et s’assit. Après tout, elle n’était plus une écolière — et lui, simplement impoli.

« Eh bien, monsieur Köstner. Je suis venue aussi vite que j’ai pu. Que s’est-il passé ? Vous ne m’en avez malheureusement presque rien dit au téléphone. » Elle se renversa à son tour en arrière — et son regard n’était pas moins froid.

« Je vous avais informée que Valentin avait eu un accident », la reprit-il. « Hier, tard dans la soirée, la police m’a averti qu’une de nos élèves était entrée à vélo dans une voiture en stationnement. On l’a examinée sur place, puis conduite à l’hôpital du chef-lieu. Elle a diverses éraflures et s’est visiblement déboîté l’épaule. »

Aïe, traversa Léa.

« La pauvre. Ça doit être sacrément douloureux. »

Köstner la regarda un instant, déconcerté. « Oui, ça aussi. Nous avons évidemment prévenu ses parents aussitôt. M. Valentin est à Berlin, et sa femme… eh bien, elle semble avoir d’autres obligations. »

Léa secoua la tête. Charlotte n’avait pas exagéré en parlant de son rapport ‹ ambivalent › avec ses parents.

« Combien de temps doit-elle rester à l’hôpital ? »

« Quelques jours, sans doute. »

« Bien », Léa se leva. « Je vais m’occuper d’elle. »

« Je n’en doute pas, madame Meinhardis. M. Valentin se fait beaucoup de souci pour sa fille et souhaite qu’on s’occupe bien d’elle. »

Léa eut un bref rire sans joie. Elle ne put s’en empêcher. « Pourquoi ne s’assoit-il pas lui-même à son chevet, alors, pour ‹ s’occuper d’elle › ? »

« Il aura ses raisons. »

« J’en suis certaine », répondit-elle, et elle quitta le bureau après un bref salut.

Léa était consternée. Pour cette famille, tout semblait plus important que leur propre fille. Elle regarda l’heure. Un peu plus de treize heures. Devait-elle encore attendre ? Il lui faudrait un peu plus d’une demi-heure pour rejoindre l’hôpital d’Amberg. Non, décida-t-elle, tout de suite !

3Rapprochement

Le demi-jour est doux espoir,
où ton visage m’est miroir,
je te touche, je veux y croire,
et nos murs, je ne peux les voir.
Dans l’ombre, chaque mot s’endort,
se cache, tantôt là, encore,
flotte, chuchote, sans effort,
vers toi, vers toi, vers ton seul port.Gaëlle Amandier (poète fictive)
Charlie

Charlie était allongée dans son lit, misérable et abrutie par les antidouleurs. Elle s’apitoyait un peu sur son sort. Ça ne devait être qu’une petite sortie, quelques heures à traîner un peu. Et puis, ça !

On frappa. Oh mon Dieu, pourvu que ce ne soit pas mes parents. C’étaient les derniers qu’elle voulait voir en ce moment. Mais c’était Meinhardis qui entra, un livre et du chocolat à la main.

« Bonjour, Charlotte… »

« Oh, pitié, pas Charlotte. Appelez-moi Charlie, s’il vous plaît. »

« D’accord, Charlie. Ça a l’air costaud, ça. Comment tu te sens ? »

Charlie savait bien que Meinhardis pouvait deviner comment elle se sentait. Mais le petit geste lui fit plaisir. Sa voix semblait réellement inquiète.

« Ça va », croassa-t-elle un peu, n’ayant presque pas dit un mot de la journée. « Mais les Jeux olympiques devront se passer de moi encore un moment. »

Meinhardis rit. « Eh bien, au moins, tu n’as pas perdu ton humour. »

Elle approcha une chaise. « Je t’ai apporté un petit quelque chose. J’ai vu hier que tu lisais La Cité des livres qui rêvent. C’est l’un de mes livres préférés. Et je me suis dit que la suite te plairait peut-être ? Et un peu de chocolat, en guise de réconfort pour l’âme. »

Meinhardis lui tendit les deux, l’air un peu gêné.

Charlie rayonna. « Waouh, oui. C’est dingue que vous l’ayez remarqué. Merci, merci beaucoup. Il ne fallait pas. Et que vous soyez venue, en plus. Je veux dire… même mes parents ne sont pas là. Et c’est le week-end, vous êtes en congé… » Dans un geste spontané, elle se redressa, voulut serrer Meinhardis dans ses bras.

« Merde ! Putain, ce que ça fait mal ! »

« Reste allongée, Charlie. Et tu n’as pas à me remercier. Je le fais avec plaisir. » Elle sourit, prit la main de Charlie et la serra un peu avant de se renverser de nouveau en arrière.

Mais Charlie retint sa main. « Non, je suis sérieuse. Je ne sais pas quoi dire. Vous êtes simplement… Merci. » Et l’espace d’un court instant, leurs regards se croisèrent. Aucune ne dit un mot.

Puis Meinhardis s’éclaircit la gorge. « Ce n’est rien. Je crois que tu dois te reposer, maintenant. Ça a sûrement été épuisant pour toi. Si tu as besoin de quoi que ce soit » — elle fouilla dans son sac, en sortit une carte de visite — « voici mon numéro professionnel. N’hésite pas. »

Puis elle partit. Il ne resta qu’un soupçon de son parfum et un sentiment que Charlie n’arrivait pas à nommer.

Léa

Le livre était exactement ce qu’il fallait. Léa souriait en repensant à la surprise de Charlie et à sa joie. Elle était contente d’être allée la voir. Même si elle serait de retour à l’école dès le lundi — on ne laisse tout de même personne seul à l’hôpital après un accident, n’est-ce pas ?

Et comme elle avait paru perdue ! Elle cherchait bien à donner le change avec un peu d’humour noir, mais combien elle devait se sentir seule et mal-aimée, si personne dans sa famille ne jugeait nécessaire de lui rendre visite après une telle épreuve, de la réconforter.

Elle avait peine à imaginer ce que c’était que de vivre dans un tel environnement. Elle-même avait grandi dans un foyer aimant. Jamais ses parents ne l’auraient laissée seule. Elle les avait perdus bien trop tôt. La perte la faisait encore souffrir.

Elle secoua la tête pour chasser ces pensées sombres. Il ne s’agissait pas d’elle, ici, mais de Charlie. Et elle se promit de s’occuper un peu plus d’elle. Pas par pitié. Elle se sentait en quelque sorte… responsable.

C’était encore l’après-midi lorsqu’elle fut de retour à Kaltenfels. Elle n’avait pas envie de repartir à Munich. Simone devrait faire la fête sans elle ce soir. Peut-être pourrait-elle lire un peu, elle aussi. Elle contempla sa bibliothèque. Puis elle sourit et en tira La Cité des livres qui rêvent.

C’était un lundi matin typique. Les collègues arrivaient les uns après les autres dans la salle des profs, se confirmaient mutuellement à quel point le week-end avait été court et pestaient que personne n’avait encore fait de café.

Köstner s’approcha d’elle. « Madame Meinhardis, bonjour. J’ai entendu dire que vous étiez allée voir la petite Valentin ? » L’école est un microcosme, surtout en internat. Rien ne reste caché.

« Oui, en effet. Elle devait revenir aujourd’hui. Il s’est passé autre chose ? »

« Non, cela m’intéresse, simplement. Je pourrai le transmettre à son père. Il sera satisfait. »

Léa sentit la chaleur lui monter au visage. Elle n’avait pas fait cela pour satisfaire M. Valentin. Elle se mordit la lèvre. Ne dis rien. Peu importe ce qu’il pense.

« Tant mieux, alors. Peut-être se montrera-t-il encore généreux à l’avenir. » Cette petite pique, elle n’avait pas pu se la retenir.

« Vous avez raison. » Son sarcasme lui avait visiblement échappé. À Opitz aussi.

« Alors, on essaie de se faire bien voir ? Quand on est protégé par un député du Bundestag, c’est facile de grimper les échelons. »

Elle ne se laissa pas provoquer. « Jaloux, Dominik ? Je suis désolée pour toi. »

Il lui jeta un regard sombre et la planta là.

« Qu’est-ce que tu as encore avec Opitz ? » demanda Simone peu après, alors qu’elles se rendaient ensemble à leurs classes.

« Moi ? Rien. Il s’imagine que j’ai rendu visite à Charlie par calcul, pour le coiffer au poteau. »

« Je te l’avais dit. Fais attention. Il lorgne sur la responsabilité de section. Il finira par te jouer un mauvais tour. »

« Allez. Quoi, par exemple ? Il vient juste de trébucher sur son petit ego. »

Puis son portable bipa. Elle s’arrêta pour le sortir de son sac. Comme toujours, il était tout au fond.

« On se voit plus tard », lança encore Simone, qui poursuivit vers sa classe.

« Très bien », répondit-elle machinalement.

« Coucou », lut-elle sur le WhatsApp, « je suis de retour. Je vais déjà mieux. Je voulais juste redire merci d’être venue samedi. Vous êtes la meilleure. ❤️ »

Charlie

Charlie venait d’envoyer son WhatsApp lorsque Paula s’assit à côté d’elle.

« Alors, qu’est-ce qui te fait sourire comme ça ? Ça peut plus être les médocs. »

« Oh, rien. Je viens juste de redire merci à la Meinhardis. »

« Ah », répondit Paula en lançant à Charlie un drôle de regard. « C’est quand même ouf qu’elle soit venue te voir. »

« Oui, je trouve aussi. » Charlie souriait dans le vague. « Tu avais raison. Elle est vraiment réglo. »

« Ah », fit de nouveau Paula, simplement. Puis elle changea de sujet.

« Et ton épaule ? »

« Ça fait encore vachement mal. Mais au moins, c’est juste la gauche. Je peux écrire. »

« Ça va durer un bon moment. C’est arrivé à mon frère aussi. Au judo. Il a chialé comme un bébé. Je suis vraiment désolée pour ce qui t’est arrivé. » Elle regarda Charlie d’un air compatissant. « Dis-moi si tu as besoin de quoi que ce soit. »

« Mesdemoiselles, silence là-bas ! » Opitz venait d’entrer dans la salle de classe. La lèvre supérieure de Charlie se retroussa. Elle ne pouvait pas le supporter. Une antipathie au premier regard. Il était… elle n’arrivait pas à le définir précisément. Mais c’était de ceux qui glisseraient sur leur propre traînée de bave s’ils y voyaient un intérêt. Elle connaissait ce genre de types. Il y en avait des nuées qui tournoyaient autour de son père.

Et c’était justement lui qu’elle avait en histoire. C’était autrefois sa matière préférée. Jusqu’à maintenant. Mais… il y avait encore l’atelier d’histoire.

« Tu souris encore comme ça. » Paula la poussa du genou.

« Je suis de bonne humeur, c’est tout. »

« Ah ! »

Après le déjeuner, Charlie rôda un moment, indécise, devant la bibliothèque. Paula venait de lui mettre l’idée en tête.

« Tu sais », avait-elle dit entre deux bouchées de lasagnes, « ils cherchent encore quelqu’un pour donner un coup de main à la bibli le lundi après-midi. »

« Ok », Charlie regarda son amie d’un air interrogateur.

« Je dis ça comme ça. Toi qui aimes les livres. »

« Oui, bon. Mais c’est mon seul après-midi de libre. »

Paula reprit une fourchetée, puis ajouta négligemment :

« Bah, dans ce cas, la Meinhardis devra chercher encore un peu plus longtemps. »

« Hm, oui. Probablement. Ça se peut. » Charlie détourna vite les yeux en voyant le regard entendu de Paula.

Et là, à peine quinze minutes plus tard, elle se tenait devant la bibliothèque en se demandant pourquoi elle était si nerveuse. Ce n’était jamais qu’un job, après tout.

« Bonjour, Charlie », Meinhardis arrivait justement dans le couloir. « Tu attends depuis longtemps ? La bibli n’ouvre qu’à partir de quatorze heures. » Elle déverrouilla. « Viens ! »

« Comment va ton épaule ? »

« Oh, ça va. Ça fait encore un peu mal. Ça passera. »

« Sois contente qu’elle ne soit pas cassée. Tu as eu de la chance dans ton malheur. »

« Je sais. » D’une manière ou d’une autre, elle n’arrivait pas à ouvrir la bouche. Allez, vas-y, se pressa-t-elle, dis-le-lui !

« Tu as déjà un peu avancé dans le nouveau livre ? »

« Oui, je l’ai presque déjà fini. Il est aussi génial que le premier. »

« Contente qu’il te plaise. » Meinhardis sourit et la regarda avec gentillesse. Elles se regardèrent toutes les deux. Et de nouveau, elles se turent un instant.

De nouveau, ce fut Meinhardis qui rompit le silence.

« Tu cherches un livre en particulier ? »

« Un livre ? » Charlie fut brièvement déconcertée. « Euh, non, ce n’est pas pour ça que je suis là. »

« Non ? D’accord. Y a-t-il autre chose pour quoi je peux t’aider ? »

« Oui, non. »

Merde, arrête de bafouiller ! Elle se ressaisit.

« En fait, c’est moi qui voudrais vous aider. J’ai entendu dire que vous cherchiez encore quelqu’un pour le lundi après-midi. »

« C’est exact. Et tu voudrais le faire ? »

« Oui, je veux bien. Je suis à fond dans les bouquins et tout. » En pensée, elle se serait giflée. Et tout.

Meinhardis la regarda un moment d’un air songeur.

« Eh bien, si tu le souhaites. Je serai contente que tu m’aides. »

Charlie déglutit. Puis elle dit, d’une voix rauque : « Moi aussi. »

À peine remarqua-t-elle que quelqu’un entrait dans la pièce ; elle ne regardait que Meinhardis. Et celle-ci sursauta, elle aussi, lorsque derrière elle Anselm lança : « Eh, c’est quoi le souci ? Je dois photocopier mon devoir. »

Fin de l’extrait

La suite est à découvrir dans le livre complet.

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